Projet pour une vraie poésie

Si les pages sont éclatées dans la grande majorité des documents Dada, ce n'est pas uniquement dû au "nihilisme" trop souvent prêté aux Dadas. La typographie Dada sera rapidement le terrain de nouvelles expérimentations et fera naître de nouvelles formes poétiques.

Volonté de ne pas faire sens mais d'incarner

La typographie, dans les différentes formes qu'elle prendra dans le mouvement Dada à Paris, participe de la nouvelle poésie Dada.

Un artiste comme Picabia, à la différence de Tzara, perçoit davantage la typographie comme un outil de la création, au même titre que le pinceau : en tant que peintre il ne cherchera donc pas à intellectualiser son geste mais il le réalisera tout simplement. La mise en page de Picabia apparaît comme une autre application formelle de la peinture : Picabia disposera ses éléments sur la page, et la typographie ne sera que la "validation" par impression de sa maquette.

La typographie de Picabia reproduit donc le geste spontané du peintre, geste qui évite de théoriser mais qui est seulement plastique.

Ainsi la couverture de la revue Cannibale permet de comprendre "l'essence" de la typographie de Picabia. La couverture – qui sera reprise pour les deux numéros de cette revue– inverse la règle de typographie, qui définie le sens que parcourre l'œil sur la page, soit un "z". Ici, la diagonale est inversée. Un plasticien comme Picabia le sait intuitivement, par contre ce n'est pas dans la volonté de controverser cette règle qu'il inverse la diagonale, mais dans le souci d'incarner plastiquement le mot "cannibale". Si le mot "cannibale" s'était étendu sur la page dans la diagonale logique (d'en bas à gauche à en haut à droite), le mot aurait endossé le rôle de titre. Or, situé comme le fait Picabia, le mot incarne ce qu'il désigne : un cannibale lancé, se jetant sur sa proie.

Plutôt que de respecter les règles, Picabia se laisse aller –dans sa typographie– à sa spontanéité de peintre, ce qui peut participer de la révélation du sens.

Par ailleurs, tel est également le rôle de la revue, qui est de s'inscrire dans le moment présent, dans une réalité précise, dans son caractère éphémère. La typographie Dada cherchera ainsi à incarner l'attitude de Dada à un moment donné afin que le lecteur la perçoive.

Ainsi, la typographie de Dada n'est pas purement gratuite.

L'expérimentation

Suffisamment d'ébauches, de maquettes et de brouillons nous sont parvenus pour que nous puissions réfuter l'idée d'une typographie Dada fantaisiste. Outre les maquettes réalisées pour les revues et les divers autres documents, nous disposons encore d'épreuves corrigées de Picabia, qui montrent qu'en plus des coquilles qu'il rectifiait, il proposait encore des indications relatives à la mise en page.

Ainsi, la volonté de détruire les codes n'est pas innée chez Dada, elle est méthodique. Dada fonctionnait de manière expérimentale, comme le montrent encore les quelques documents demeurés à l'état d'ébauche, comme Chaussette Chilienne de Tzara, un poème typographique qui étudiait la répartition spatiale de signes typographiques peu usités.

C'est donc méthodiquement (mais selon une méthode renouvelée à chaque poème) que Dada entreprend de désarticuler le langage, l'espace du poème et les autres espaces codifiés de l'art.

Un beau bordel

"La méthode Dadaïste (…) était de la plus grande logique."

Hausmann, p. 138 Courier Dada.

Nous analyserons donc quelques-unes des pages Dadas dites les plus désordonnées afin de constater si bel et bien l'esthétique typographique de Dada tendait à désarticuler la page ou bien à la ré-articuler.

Le calcul du désordre

"La simplicité s'appelle Dada"

p. 1 in Proverbe n°5.

Les Dadas, s'ils ne cherchent pas à créer d'esthétique, composeront bien souvent des pages encombrées de blocs typographiques et d'images.

Les compositions dadaïstes ont rarement été étudiées pour leur simplicité. C'est qu'au contraire, une impression de désordre semble y régner, ce que ne manquent pas de constater Poupard et Sanouillet, qui voient deux pôles autour desquels se cristalliserait ce qu’ils appellent "l’anti-esthétique Dadaïste" : la "stylisation poussée à l’extrême" ou inversement le "bric à brac fondé sur le seul jeu du hasard" (Documents Dada p. 14).

Et effectivement, dans de nombreuses compositions, nous constatons un excès d'éléments désordonnés. Il en va ainsi de l’affiche pour le Salon Dada [Documents Dada p. 63], où, comme dans une mise en abîme, ce panneau publicitaire-affiche contient huit autres panneaux apparemment dénués de relation avec le contexte dans lequel ils sont placés. L'affiche ne présente nullement le programme du salon, mais elle participe de ce bric à brac. L'affiche traditionnelle qui doit privilégier la simplicité pour que l'information soit présentée clairement au passant apparaît ici étouffée sous l'excès d'informations superflues. En réalité, l'affiche du Salon Dada cherche davantage à être mimétique de ce Salon, car Dada s'annonce comme un bazar confusÊ; par ailleurs cette affiche, plutôt que d'attirer le rejet du passant, attire son attention par son caractère insolite, joueur et accrocheur, puisque l'affiche met en abîme les procédés publicitaires, en renfermant d'autres encarts que le passant curieux ne pourra que chercher à regarder.

Les affiches Dadas ne sont pas en elles-mêmes confuses, elles cherchent à l'être.

La Chronique Zurichoise

Nous nous proposons d'étudier ici le cas représentatif de la plaquette de la Chronique Zurichoise de Tzara, qui contient déjà en 1916 tout ce dont se servira la typographie Dada. La typographie Dada consiste à exploiter toutes les techniques de mise en page, et non pas à utiliser la mise en page comme moyen. Les Dadas sont de grands enfants curieux qui chercheront à ouvrir les nouvelles portes et à faire l'état des nombreuses ressources qui peuvent être proposées à l'art dans la vie moderne.

Les compositions Dadas ont d'ailleurs cet aspect "bordélique".

L'artiste ne cherche pas la simplicité, il cherche avant tout à combler tous les blancs de la page, à étouffer la page avec du non-sens, avec un excès de parole [nous étudierons cet excès de parole, de non-sens, faisant finalement sens, dans la troisième partie]. Mais par cette utilisation excessive de la typographie dans certains documents (comme la Chronique Zurichoise de Tzara), les Dadas perfectionnent (s'ils ne l'inventent pas) la poésie de la typographie. Un artiste comme Tzara dans ce fascicule cherchera à se laisser guider par sa spontanéité. Ce n'est pas l'avis de Michel Sanouillet, qui entre plusieurs définitions de l'esthétique Dada, écrira que :

"La typographie Dadaïste est réfractaire à la courbe."

Documents Dada p. 17.

La typographie Dada n'est pas par essence réfractaire à la courbe, au contraire bon nombre d'exemples montrent que Tzara en particulier cherchait à créer du mouvement grâce aux courbes, que ce soit dans ses signatures ou dans le fascicule de la Chronique Zurichoise [p. 8 de la Chronique Zurichoise, mais aussi dans l'affiche de la soirée du Cœur à Barbe, 1923 et dans de nombreux autres exemples encore. Aussi, la page du titre du Pilhaou-Tibaou de Picabia est un énorme cercle, dont la circularité est réalisée par la typographie du titre lui-même]. En effet, si l'opposition entre lignes verticales et horizontales, à quoi s'ajoute le goût pour les diagonales (qu'oublie Michel Sanouillet) est beaucoup plus présente, cela s'explique par la difficulté qui s'impose au typographe amateur (Tzara) lorsqu'il doit dessiner une courbe à l'aide du texte. Même si la typographie de Dada est excessivement curieuse, il ne faut pas oublier que les publications sont nombreuses : Dada préférera parfois l'excès à la difficulté.

Il s'avère difficile de juger l'esthétique typographique de Dada puisqu'elle ne cherche ni à construire ni à suivre des règles de compositions précises. Dès les premières plaquettes, les Dadas s'affirmeront par leur côté expérimental, côté qui ne manquera pas souvent de se laisser aller à la poésie de la typographie : en refusant les règles, il semblerait que la personnalité artistique de l'artiste se dégage de ses compositions.

D'autre part, ce refus des règles provoquera dans les revues et tracts des modifications génériques importantes.