| Dada 4/5 p. 33 |
Bilan de Tzara - commentaire |
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Bilan fut publié p. 32 in Dada 4/5, Zürich, 1919.
Le poème Bilan se compose de trois grands blocs visuels, trois zones de texte, outre le titre en police bâton et corps important, centré, ainsi mis en page pour être clairement vu.
Si ces trois zones sont nettement séparées par des règles typographiques précises et différentes, certains éléments de blocs différents se font écho d'une zone à l'autre. Il en va ainsi du texte "À BAS, À BAS" qui aussi bien par sa police à empattements, par son traitement en grande casse, que par sa taille, rappelle le "ZZ" de la deuxième zone, par le doublement des lettres. L'écho fait également sens, puisqu'il pousse le lecteur à aller de "A" à "Z". Nous pouvons ainsi voir dans ce poème un bilan que dresserait en 1918 Tzara du langage, ou plutôt de son nouveau traitement dans le domaine artistique.
Première zone
En effet, dans la première zone, des règles typographiques précises sont respectées dans toutes les phrases. Le premier mot de chaque groupe de mot constituant une ligne est systématiquement traité en police bâton, condensé. Les mots suivants sont en italique, avec une police à empattement. Les derniers mots sont simplement en police à empattement. Bref, cette disposition traitant différemment les groupes de mots selon leur emplacement ressemble à la disposition typographique dont font usage les dictionnaires pour donner les définitions des mots : le mot de définition (le premier) étant mis en valeur soit par un attribut de caractère gras ou par une police bâton, les seconds termes étant mis en italique ou entre parenthèses, et les derniers constituant la définition étant saisis de façon lisible, sont en romain.
Or, dans le cas du poème Bilan, les phrases ne fonctionnent pas comme des définitions traditionnelles, elles n'en ont que l'aspect visuel. Elles en sont une parodie, elles singent le langage institutionnel, elles tendent à le remettre à jour, comme le dit clairement André Gide :
"Les mots que conglomère encore l'artifice de la logique, il les faut disjoindre, isoler ; les forcer de redéfiler devant les regards vierges, comme, après le déluge, un à un, les animaux sortis de l'arche dictionnaire, avant toute conjugaison. Et si, par quelque vieille commodité, typographique uniquement, on les met bout à bout sur quelque ligne, avoir soin de les disposer dans un désordre où ils n'aient aucune raison de se suivre puisque c'est, avant tout, à l'anti-poétique raison qu'on en a."
André Gide, in "Dada", paru dans la N.R.F, avril 1920, p. 479.
Deuxième zone
Cette deuxième zone ("cataphalque / ressorts ressemblants / sentis dans les os / ou corridor tricolore"), qui est située entre l'écho du "À" et du "Z" semble être disposée de manière à accentuer davantage cet écho.
En effet, ce "quatrain" est un chiasme visuel, puisque nous avons successivement ces types de polices : bâton empattement empattement bâton. Ce mouvement circulaire accentue ainsi celui de A à Z.
Troisième zone
La troisième zone (la plus "encombrante") intègre plusieurs phrases (ou groupes de mots, ou simples mots) systématiquement traitées de façon différente.
Cette disposition nous rappelle un procédé de composition de poèmes dadaïstes. En effet, pour Tzara, pour composer un poème dadaïste, il faut assembler des groupes de mots -sortis d'un journal- au hasard. Il écrit :
"Pour faire un poème dadaïste
Prenez un journal.
Prenez des ciseaux.
Choisissez dans ce journal un article ayant la longueur que vous comptez donner à votre poème.
Découpez l'article.
Découpez ensuite avec soin chacun des mots qui forment cet article et mettez-les dans un sac.
Agitez doucement.
Sortez ensuite chaque coupure l'une après l'autre.
Copiez consciencieusement
dans l'ordre où elles ont quitté le sac.
Le poème vous ressemblera.
Et vous voilà un écrivain infiniment original et d'une sensibilité charmante, encore qu'incomprise du vulgaire."
In "Manifeste sur l'amour faible et l'amour amer", composé en 1920 (et paru dans La vie des lettres n°4, 1921). Reproduit p. 64 in Tristan Tzara, Sept manifestes Dada Lampisteries, J.J. Pauvert, 160 pages, 1979, Paris.
Certes, Tzara signale dans cette "recette" que le texte doit être issu d'un article, on peut alors penser que les différents groupes de mots seront dans la même police et le même corps. Mais cette "recette" a été écrite après la composition du poème Bilan. Ce poème n'inspire donc pas à la respecter à la lettre, et pourtant il tend à suggérer le principe même de la recette, puisque nous avons l'impression qu'il s'agit d'un poème en collage, l'auteur ayant préalablement découpé des groupes de mots dans différentes revues (ce qui expliquerait les variations de polices) et les aurait ensuite assemblées.
Le poème de Tzara, en même temps qu'il reprend l'esthétique de composition des poèmes dadas, parodie le langage institutionnalisé en singeant sa fausse logique et dénonçant sa vacuité.