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Cette stèle a été publiée dans la seconde édition du recueil, en 1914 (la première édition eut lieu en 1912), elle ferme l'avant dernière section du recueil. Les caractères chinois pourraient se traduire sous cette forme : "Le chemin que parcourre lâme du roi après sa mort". |
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Le poème : objet visible ou lisible ? Un poème, avant d'être un texte, est un objet visuel imprimé sur un support. Il doit donc être vu avant d'être lu. Dans ce cas précis, il est à apprécier visuellement, le poème étant encadré dans un bloc. Par ailleurs, en ce qui concerne le sens et la logique du poème, ceux-ci semblent perturbés par la mise en page. En effet, ce n'est pas la ponctuation qui fixe la respiration du poème, mais bien les blancs séparant les strophes. Ainsi, les règles de ponctuation sont malmenées à plusieurs reprises, un paragraphe par exemple s'ouvre sur une majuscule alors que la strophe précédente se fermait par une virgule, ce qui d'autre part sépare une même phrase entre deux strophes.. La typographie délimite donc autant le souffle du poème que la ponctuation. Comme dans le cas des sonnets où ce procédé se répète régulièrement, l'objet-poème est à apprécier sur l'espace de la page. Stèle, nouveau genre poétique ? Au regard de la composition graphique des autres poèmes composant le recueil (au niveau de la macrostructure) Stèles de Segalen, on remarque une mise en page homogène, une structure régulière, mais ne rappelant aucune forme poétique particulière. Chaque poème commence par un titre accompagné de caractères chinois, puis les séquences sont souvent séparées par un petit il, conférant au poème même une structure le plus souvent tripartite ou bipartite (comme pour les poèmes en prose). Or la mise en page définissant souvent le genre d'un texte (par exemple le sonnet étant systématiquement composé de deux quatrains et de deux tercets), on peut considérer que Segalen invente dans ce recueil son propre genre : la stèle, un poème encadré par un bloc, accompagné de caractères chinois, imposant un retrait de première ligne négatif aux strophes et les séparant par un il. Le mimétisme entre le poème et la stèle Le genre de la stèle est donc "inventé". Et comme son nom l'indique, il tend à représenter l'objet qu'il nomme. Si le cadre noir délimite l'espace où s'inscrit le poème, il est également la figuration de la stèle, un rectangle dressé verticalement. Chaque poème est donc une sorte de faire-part de décès. Le poème faire référence à l'objet, il est métatextuel. À plusieurs autres reprises, Segalen tend à faire de son poème véritablement une stèle, par exemple lorsqu'il parle du "graveur" (dans la deuxième strophe) à la place de l'imprimeur. Le petit cercle n'est pas innocent non plus, il rappelle la perforation présente dans les stèles. Il suggère par ailleurs que la lecture ne se fait pas sans il, autrement dit le lecteur est un "voyant". En effet, la référence à Rimbaud n'est pas gratuite : en octobre 1912, la N.R.F. publie la lettre dite du voyant, lettre de Rimbaud à Paul Demeny, où il est dit entre autres que pour savoir lire de la poésie, il faut savoir voir. Or la stèle en question de Segalen a été publiée dans la seconde édition du recueil, en 1914, après avoir lu (et été marqué par) la lettre de Rimbaud. Ce petit il symbolise l'espace resserré à travers lequel le lecteur doit passer pour lire de la poésie. Il est l'il du lecteur. Mais si l'il du lecteur est au centre de la page, sa lecture n'en est pas rendue plus facile pour autant. Le poème parle lui-même du non-voir, du non-lire, bref de la cécité. Les caractères chinois caractérisent cet hermétisme. En effet, pour un lecteur occidental, ils sont du chinois. L'hermétisme se poursuivra dans les strophes, dès la première, où Segalen nous parle de ces "huit grands caractères". Si ces caractères peuvent renvoyer aux caractères chinois indéchiffrables, ils renvoient également aux huit blocs disposés dans la stèle (le titre, le bloc des caractères chinois, l'il et les cinq strophes). Le lecteur ne peut donc pas en rester à une simple lecture qui occulterait le sens du poème. Segalen invite son lecteur à s'"attarder" (deuxième strophe). Si l'écrivain invite le lecteur à s'attarder, c'est également pour repérer les nombreux échos qui se tissent dans le texte (tissu). La poésie ne peut donc être lue que par la lenteur. D'ailleurs le blanc et les tirets ralentissent la lecture. Essayons de définir les différents chemins de l'il à l'intérieur de la page, et ainsi comment se lit le poème visuellement. Une tension entre verticalité et horizontalité Tout d'abord, la lecture occidentale impose au lecteur un parcours descendant et de gauche à droite, ce mouvement ascendant étant renforcé par la verticalité du poème-stèle. Cependant, dès le départ, une horizontalité s'affirme avec les caractères chinois, accentuée par ailleurs par les trois larges tirets "-" disposés dans les strophes. Mais l'inscription chinoise en elle-même est problématique, car les caractères chinois se lisent verticalement et de la droite vers la gauche. Bref les canons de mise en page officiels ne sont pas respectés, comme ils ne le sont pas non plus pour le texte écrit en français, perturbé par l'alinéa négatif. Cette disposition ne va pas dans le sens habituel des publications de poèmes avec un alinéa positif. Ici, il y a une amorce du texte, amorce que reproduiront parfois les surréalistes, entre autres dans leurs publications comme La Révolution Surréaliste. Mais Segalen, sur son manuscrit, donne une interprétation de cet alinéa négatif. Il cite les Variétés sinologiques du professeur Mathias Tchang qui s'intéresse à l'inscription de caractères chinois renversés sur certains tombeaux, comme ceux des Liang. Le professeur commente : "Quelques-uns voudraient peut-être n'y voir qu'une erreur de manuvres ignorant les caractères, et les retournant sans même y prendre garde. D'autres se rappelleront l'opinion de Ki Mong-hiong et concluront à une excentricité d'artiste. Enfin une troisième opinion se présente, exposée par l'auteur du Kin-che souo, qui soutient qu'en gravant ainsi ces caractères à rebours, on voulait en rendre la lecture plus facile aux défunts." (Mathias Tchang S.J., "Tombeau des Liang, famille Siao", Variétés sinologiques, n°33, pp. 78-79, Changaï, 1912). Lors de son séjour à Nankin en 1917, Segalen verra lui-même des caractères inversés sur les colonnes du tombeau de Siao King. L'anticipation de l'alinéa n'est pas gratuite, il cherche à reproduire dans le langage occidental l'inversion de lecture opérée sur les tombeaux : sur ses stèles, ses tombeaux, Segalen inversera l'alinéa. Par ailleurs, toutes les inscriptions cherchent à "reposer" sur la stèle, ce qui perturbe le mouvement habituellement vertical de la lecture, mouvement autrement perturbé par celui, ascensionnel que tend à suggérer le titre du poème : le chemin de l'âme (celui qui mène au ciel). Un autre mouvement fonctionnant par écho renforce cette tension, celui entre le titre et sa reprise dans la troisième strophe, écho renforcé par la reprise du titre en petites majuscules, ce qui fait ressortir ce texte du reste de la strophe. Ce mouvement pousse le lecteur à reporter davantage d'attention au titre du poème, qui peut se lire de deux façons. Le "du" est en effet polysémique : le titre peut se comprendre comme "stèle traitant du chemin de l'âme" (où "du" serait l'équivalent de "à propos"), ou alors le "du" peut annoncer un complément du nom, on lira alors que cette stèle est celle du chemin de l'âme, l'endroit où il repose, ce qui semble se confirmer puisque dans les stèles le nom du défunt est gravé au milieu de celle-ci. Un autre mouvement semble confirmer l'évocation de la stèle : celui qui va de haut en bas, mouvement qui rappelle le thème de la mort. La stèle se ferme en effet sur un mot : "mort". La mort a donc le dernier mot. Et alors que le titre pouvait laisser présager un mouvement de bas en haut, bref le chemin menant l'âme au ciel, c'est au contraire un retour au tombeau (au sens mallarméen) qui est suggéré. Car ce poème refuse la métaphysique ascensionnelle, ainsi que l'infini, ce qui se montre dans une dernière contradiction : en effet, le poème est composé de huit grand éléments typographiques (alors qu'on nous parlait des "huit grands caractères inversés"), ce même poème connaîtra par ailleurs huit versions, or le "8" penché est le symbole de l'infini. Ce chemin, qui nous rappelle à l'Ici et Maintenant, est également celui du lecteur, qui doit plonger ici-bas dans la stèle du poème pour en tirer le sens. Tout dans le poème tend à confirmer ces mouvements d'inversion, ces mouvements d'à-rebours (cf. les alinéas), ces mouvements rétrogrades. Mouvements qui définissent le chemin de l'âme, chemin tourné vers l'Ici, vers cette "profondeur solide" qu'est la stèle, l'espace du poème. La typographie est d'abord matérialité, elle met l'accent sur le visuel : la première lecture est une lecture non intellectuelle mais visuelle, elle déjoue le mouvement ascensionnel annoncé par le titre et retient donc l'il dans l'Ici, dans l'espace matériel, celui du poème. Le titre tend à nous parler de l'âme (soit une notion non matérielle) alors que tout tend à nous retenir dans l'espace de la page. ps : des commentaires sont tirés d'une explication de C2 de Jean-François Louette, portant sur cette stèle. Par ailleurs, au printemps 2005, sera publiée aux Presses Universitaires de Vincennes une étude par Jean-François Louette de ce poème, réalisée pour le colloque organisé par Christian Doumet autour de Segalen. Bibliographie : on consultera une page perso, commentaire sur une stèle de Segalen, celle de Christian Mathis (professeur). Page créée en octobre 2004 - Dernière mise à jour : 02 03 2006 |
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