L'INTERDISCIPLINARITE EN TRADUCTOLOGIE: UNE OPTIQUE
SCIENTOMETRIQUE
Daniel GILE
Université Lumière Lyon 2
Communication présentée au colloque
« Relations d’interdisciplinarité en
traduction »
organisé
par l’université technique de Yildiz à Istanbul du 23
au 25 octobre 2002
ABSTRACT
Interdisciplinarity in Translation
Studies: A scientometric approach.
Networks of citations in academic writings offer the possibility of
studying certain features of intra- and interdisciplinarity.
Citations in two volumes of TS conference proceedings were analyzed. Findings
include widespread conceptual and theoretical (but very few empirical) imports
from other disciplines,
mostly from linguistics, philosophy and literature in research into written
translation, and from linguistics and psychology in research into interpreting.
One-way imports noted may be indicative of a pattern of relationships between
"weaker" and "stronger" disciplines.
1. Introduction: une
caractérisation sociologique des disciplines scientifiques
En
traductologie, interdisciplinarité et
multidisciplinarité ne sont pas que
des mots à la mode. Pour d'excellentes raisons ayant trait à la multiplicité
des aspects et approches possibles et effectivement mises en œuvre dans l'étude
de la traduction, l'interaction coopérative entre différentes disciplines
apparaît comme une nécessité, d'où la popularité du sujet et le nombre de
publications et de colloques qui y sont consacrés (voir par exemple Gerver et Sinaiko 1978, Gran et Dodds 1989, Snell-Hornby
et coll. 1994, Kurz 1996, Danks
et coll. 1997, Gambier et coll. 1997, Englund
Dimitrova et Hyltenstam 2000, ainsi que les congrès
annoncés dans
Sans
prétendre présenter ici une définition précise et exhaustive du concept de discipline scientifique, on peut
souligner que ni l'objet de la recherche, ni des méthodes d'investigation
particulières ne suffisent à le définir. En effet, le même objet peut être
étudié par différentes disciplines, et les mêmes méthodes d'investigation sont
souvent mises en œuvre par des chercheurs dans différents domaines. Un élément
constitutif essentiel d'une discipline scientifique est de nature sociologique:
il s'agit de l'existence d'un groupe de
chercheurs, ou d'une "fédération" de groupes de chercheurs, qui
interagissent et considèrent qu'ils font partie d'un effort collectif d'étude
scientifique d'un objet de recherche.
Les disciplines scientifiques
naissent souvent de disciplines mères dont elles se nourrissent, puis s'affranchissent (la physique des particules est issue de la
physique, la sémantique de la linguistique, la biologie moléculaire de la
biologie, la médecine spatiale de la médecine, etc.). Parfois, elles sont le
fruit de l'union de deux ou plusieurs disciplines (la psycholinguistique réunit
la psychologie cognitive et la linguistique). Leur évolution suit le plus
souvent quelques parcours typiques:
- Croissance interne par formation de nouveaux
chercheurs, croissance par apports extérieurs (immigration de chercheurs venus
d'autres disciplines), croissance à travers l'apport des praticiens (par
opposition aux chercheurs).
- Fusion avec d'autres disciplines
- Division en plusieurs nouvelles disciplines
- Déclin par pertes d'effectifs (notamment par
l'émigration des chercheurs vers d'autres disciplines)
- Disparition par absorption dans une autre
discipline.
L'interdisciplinarité,
pour sa part, a plusieurs dimensions.
- Une dimension institutionnelle, sous forme
d'accords de coopération entre groupes et individus appartenant à des
disciplines différentes. En traductologie, ces accords sont relativement peu
nombreux.
- Une dimension méthodologique, dans laquelle
il y a importation et exportation de méthodes de recherche. Elle est
particulièrement importante en traductologie, avec par exemple, ces dernières
années, des emprunts de la linguistique et de la psychologie cognitive
(notamment à travers l'étude des corpus ainsi que la méthode des TAP, ou
protocoles de pensée à voix haute, qui se trouvent ne pas apparaître dans les
deux ouvrages dont les citations sont analysées plus loin, et à travers
l'expérimentation, utilisée surtout dans la recherche sur l'interprétation de
conférence).
- Une dimension conceptuelle et théorique,
dans laquelle il y a importation d'une discipline vers l'autre, utilisation et
éventuellement développement, dans la discipline importatrice, de concepts et
théories. Cette dimension est importante dans la traductologie moderne, depuis
les années 1970, notamment avec l'importation de théories littéraires,
sociologiques et psychologiques - la théorie des polysystèmes
littéraires introduite par Itamar Even
Zohar et Gideon Toury en
est un exemple bien connu.
- Une dimension apparentée, terminologique et
métaphorique, dans laquelle les emprunts se font sur des concepts isolés et sur
des métaphores plutôt que sur des théories complètes (à propos des métaphores
en traductologie, voir l'intéressante analyse dans Chesterman
1997).
- Une dimension d'importation et d'utilisation
de résultats d'études empiriques; par exemple, on trouve dans la recherche sur
l'interprétation et dans les étues TAP sur le
processus de la traduction des références à certains résultats de la recherche
en psychologie cognitive et en psycholinguistique.
Du
fait de la centralité de l'activité de publication et de l'emploi systématique
des citations dans le monde de la recherche universitaire, toutes ces
dimensions, à l'exception de la première (les accords institutionnels),
apparaissent en principe assez clairement dans les publications à travers les
citations qui y sont portées, dans la mesure où une théorie, une méthode, un
résultat, un concept utilisés dans une publication scientifique sont censées
être accompagnées d'une référence explicite à leur(s) auteur(s). Ces citations
permettent de remonter la filière pour déterminer les types de relations entre
les chercheurs et leurs travaux ainsi que leur importance relative, et ainsi mesurer de manière plus ou moins fiable
différents aspects de l'interdisciplinarité.
2. L'analyse de
citations
Dès
la fin des années 80 et au début des années 90, lors de communications orales
sur l'état de la recherche en interprétation de conférence à différents
colloques traductologiques, j'ai eu l'occasion de
présenter des analyses quantitatives de la production de publications en
traductologie sous forme de tableaux. La constitution d'une base de données
bibliographique dans le cadre du réseau de diffusion d'information sur la
recherche en interprétation (ex-IRTIN, devenu IRN,
puis CIRIN - voir http://perso.wanadoo.fr/daniel.gile/ )
permettait en effet de réaliser aisément des analyses de productivité pour
suivre l'évolution de l'activité sur le terrain; des éléments de cette analyse
quantitative apparaissent notamment dans Gile 1995.
Reprenant la même idée, Franz Pöchhacker a été le premier à consacrer des articles
entiers à cette analyse (1995a,b). Là aussi, il
s'agissait essentiellement d'une comparaison de la productivité des chercheurs
en interprétation telle que mesurée par le nombre de leurs publications, et
d'analyses comparatives de la productivité selon les pays, l'institution
universitaire, le type de texte (article, thèse, livre, etc.). F. Pöchhacker a d'ailleurs poursuivi son analyse, avec une
mise à jour, dans son livre Dolmetschwissenschaft.
Konzeptuelle Grundlagen und deskriptive Untersuchungen, publié en 2000. Dans la continuité de
la même démarche et sur la même base, Gile (2000) est une première analyse
essentiellement scientométrique de l'histoire de la recherche sur l'interprétation
L'intérêt de ces analyses de
productivité est attesté par les résultats obtenus au cours de ces études.
Ceux-ci documentent notamment pour les années 80 et
Pour aller au-delà, il est
intéressant d'utiliser un autre concept scientométrique largement utilisé par
des organismes publics chargés de financer et d'orienter la recherche et par
les sociologues des sciences (voir Callon et coll.
1993), l'analyse des citations. Sous sa forme la plus simple, elle consiste à
compter le nombre de citations d'auteurs dans un domaine donné. Le principe en
a été développé au début des années 1960, notamment par Eugene
Garfield, et mis en œuvre avec un succès remarquable à travers le SCI, ou Science Citation Index (voir notamment
l'article "History of Citation Indexing" sur le site du ISI - Institute
of Scientific Information, www.isinet.com ). A la différence de
l'analyse de productivité, l'analyse des citations montre les interactions et
influences. Elle permet en effet de voir qui est cité par qui, quand et combien
de fois, et ainsi de mesurer l'importance de certains travaux et certains
auteurs durant des périodes données. Ces indicateurs quantitatifs doivent être
maniés avec précaution, car la corrélation entre nombre de citations et qualité
du travail cité n'est pas nécessairement très forte, mais constituent néanmoins
un apport intéressant à l'analyse.
Au-delà du comptage du nombre brut
de citations, on peut affiner l'analyse par l'ajout d'éléments qualitatifs.
J'expérimente pour ma part, dans l'analyse des citations, avec des catégories
devant permettre de mieux comprendre la nature de la recherche traductologique et son évolution. Les catégories suivantes
de citations, parmi d'autres, ont été définies pour chercher à mieux cerner les
courants et tendances:
- Citations d'anecdotes (CITANEC)
- Citations relatives à des concepts
(CITCONC)
- Citations ayant trait à la terminologie
(CITERM)
- Citations ayant trait à la théorie
(CITHEOR)
- Citations ayant trait à la méthodologie (CITMETH)
- Citations d'opinions (CITOPIN)
- Citation de résultats de travaux (CITRES)
- Citation d'études sans mention des
résultats ou de la méthode (CITSTUD)
Ces
catégories se trouvent dans des
proportions variables dans des textes représentant différents types de
recherche. A titre d'exemple, si l'on trouve dans les sciences empiriques une
forte proportion de citations de résultats de travaux (CITRES), dans les
lettres, en philosophie, et plus généralement dans ce que les anglophones appellent
les "humanities", on en trouve peu, alors
que les citations ayant trait à des théories (CITHEOR) et à des opinions
(CITOPIN) sont nombreuses. Les citations relatives à des anecdotes (CITANEC),
de même d'ailleurs que la présence d'anecdotes dans les textes, sont plutôt
rares dans les textes universitaires dans leur ensemble, alors qu'elles
figurent en bonne place dans une partie de la littérature traductologique.
Ainsi, le classement et l'énumération des citations permet
de mieux documenter certains aspects qualitatifs de cette littérature.
Aux
fins de la présente étude pilote, une nouvelle catégorie de citations a été
définie, les citations interdisciplinaires (CITINTERD). Cette catégorie n'est
pas disjointe par rapport au classement présenté plus haut, puisque les
citations d'anecdotes, les citations relatives à des concepts, les citations
ayant trait à la terminologie, etc., peuvent toutes être
"interdisciplinaires" ou non, selon que l'auteur cité appartient ou
non à une autre discipline que l'auteur citant.
3.
L'interdisciplinarité vue par l'analyse de citations: Chesterman et coll. 2000
3.1 Méthode
Deux
mémoires de maîtrise réalisés à l'université Lyon 2 à titre d'études pilote
dans cette méthodologie (Rowbotham 2000 et Erwin
2001) ont pu mettre en valeur quelques tendances générales (sur l'influence
relative d'un certain nombre d'auteurs et sur la très faible proportion de
citations propres à la recherche empirique), mais étaient limités par la petite
taille de l'échantillon utilisé et sa représentativité incertaine. L'étude
présentée ci-dessous à titre de sensibilisation aux possibilités et limites de
la méthode d'analyse des citations constitue une troisième étude pilote,
consacrée spécifiquement à l'interdisciplinarité. Il s'agissait surtout de
savoir ce que l'on pouvait mesurer de celle-ci en traductologie à travers
l'étude des citations.
Dans
une première étape, le volume collectif des actes du Congrès de
Sur ces 32 articles, 31 portent sur
la traduction, et un seul sur l'interprétation, ce qui empêche de tirer de
l'échantillon toute conclusion sur la recherche sur l'interprétation. Pour des
raisons techniques ayant trait au format des citations employé par un auteur,
l'un des articles sur la traduction n'a pas pu être analysé. Notons aussi que
11 des articles, soit 35% du total, sont de nature empirique (axés sur des
faits plutôt que sur des théories ou concepts), ce qui représente une
proportion relativement importante dans un domaine où l'on s'est par le passé
surtout penché sur des concepts et théories.
L'analyse principale des 427
citations recueillies dans les 31 articles portait sur l'interdisciplinarité
(CITINTERD ou non), sur deux types de citations (CITRES, CITMETH), sur le
nombre d'auteurs cités, et sur le nombre d'articles citants
pour chaque texte cité. La classification des
citations comme interdisciplinaires ou non était fondée sur le contexte et/ou
sur le titre du texte cité et/ou sur les connaissances de l'analyste et n'a pas
posé de problèmes particuliers.
3.2 Résultats
3.2.1 Ampleur et domaines d'interdisciplinarité
Dans
chaque article, les citations renvoyaient à entre 0 et 4 disciplines
différentes.
|
0 discipline autre que la traductologie |
2 articles (6,5%
des articles) |
|
1 discipline autre
que la traductologie |
Evoquée dans 9
articles (29% des articles) |
|
2 disciplines
autres que la traductologie |
Evoquées dans 11
articles (35,5 % des articles) |
|
3 disciplines
autres que la traductologie |
Evoquées dans 6
articles (19% des articles) |
|
4 disciplines
autres que la traductologie |
Evoquées dans 3
articles (9,5% des articles) |
|
|
Total: 31 articles |
Tableau 1: Nombre de
disciplines évoquées par citation dans Chesterman et
coll. 2000 (chiffres arrondis à 0,5% près)
Il
apparaît donc clairement que dans ce volume, l'interdisciplinarité est très
présente. Qui plus est, en grande majorité (dans 64,5% des articles), les
auteurs évoquent plus d'une discipline.
Quant aux disciplines évoquées,
elles sont distribuées comme suit:
|
Linguistique |
12 articles (39%) |
|
Etudes littéraires |
11 articles (35,5%) |
|
Etudes culturelles |
6 articles (19%) |
|
Philosophie,
psychologie, sociologie/anthropologie |
5 articles (16%)
pour chacune des disciplines |
|
Histoire, presse |
3 articles (9,5%) |
|
Media/presse,
publicité, droit, mathématiques/statistiques, études bibliques, rédaction
technique, terminologie/lexicologie, pratique professionnelle de la
traduction, littérature de voyage |
1 ou 2 articles
pour chaque discipline/domaine |
Tableau 2:
Disciplines/domaines le plus souvent évoqués par citation dans Chesterman et coll. 2000 (chiffres arrondis à 0,5% près)
On
constate que la linguistique est très présente dans les analyses traductologiques, de même que les études littéraires,
culturelles et sociales. En revanche, la psychologie ne figure qu'au quatrième
rang ex æquo avec deux autres domaines. La constatation est intéressante, car
dans la recherche sur l'interprétation, elle occupe un rang supérieur (voir
Section 4 plus loin).
3.2.2 Types de
citations
Dans
la présente étude, les CITRES, citations de résultats, se retrouvent dans 3
articles seulement, soit moins de 10% des articles exploités; une seule est
interdisciplinaire, et relève de la psychologie. Quant aux CITMETH, citations
relatives à la méthodologie, elles ne se retrouvent que dans 2 articles, soit
6,5% des articles exploités; toutes sont interdisciplinaires, et relèvent de la
psychologie, de la linguistique et des statistiques.
Dans une collection où les études
empiriques représentent plus du tiers des articles, une si faible proportion de
citations de résultats peut paraître surprenante. On peut expliquer le
phénomène de trois manières:
- Peut-être les efforts de chaque auteur
sont-ils les premiers du genre, et ne peuvent donc s'appuyer sur des résultats
existants (hypothèse de l'innovativité des études
empiriques en traductologie)
- Peut-être des résultats pertinents
existent-ils, mais les auteurs traductologues ne les
connaissent pas
- Peut-être les auteurs traductologues
connaissent-ils de tels résultats, mais décident de ne pas les citer pour des
raisons diverses (D. Seleskovitch, notamment, n'a
jamais cité certains auteurs tels que D. Gerver, S.
Lambert ou B. Moser, alors que sa présence à une conférence à laquelle ils
participaient et la parution d'un de ses articles dans un volume collectif où
figuraient également les leurs (Gerver et Sinaiko 1978) montrent qu'elle les connaissait).
L'élucidation de ces questions
demande une analyse qui dépasse le cadre du présent article. En tout état de
cause, les chiffres montrent que dans le volume collectif examiné,
l'importation interdisciplinaire en traductologie est théorique, conceptuelle
et terminologique et parfois méthodologique, mais ne fait pas beaucoup appel
aux résultats obtenus dans d'autres
disciplines. Le tableau est peut-être sensiblement différent dans la recherche
sur l'interprétation, comme semble le suggérer l'analyse d'un autre ouvrage, Snell-Hornby et coll. 1994 (voir Section 4), et comme le
confirmera peut-être une étude en cours consacrée spécifiquement aux citations
dans la recherche sur l'interprétation. On notera aussi que le petit nombre de
CITMETH, citations méthodologiques, ne signifie pas qu'il y a peu
d'importations méthodologiques à partir d'autres disciplines. En effet,
certaines méthodes "classiques" d'expérimentation, de sondages,
d'interviews, de traitements statistiques sont maintenant "tombées dans le
domaine public", et en général, seules des méthodes nouvelles ou
originales sont explicitement attribuées à des auteurs particuliers par
citation.
3.2.3 Auteurs cités
Dans
les 32 articles, plus de 326 auteurs sont cités. Si l'on élimine les
auto-citations, les auteurs le plus souvent cités sont les suivants:
|
Susan Bassnett |
Citée dans 6
articles (19% des articles) |
|
Gideon Toury |
Cité dans 5
articles (16%) |
|
Christiane Nord |
Citée dans 5
articles (16%) |
|
André Lefevere |
Cité dans 4
articles (13%) |
|
Eugene Nida |
Cité dans 4
articles (13%) |
|
Katarina Reiss |
Citée dans 4
articles (13%) |
|
Mary Snell-Hornby |
Citée dans 4
articles (13%) |
|
Peter Newmark |
Cité dans 3
articles (10%) |
|
Douglas Robinson |
Cité dans 3
articles (10%) |
|
Lawrence Venuti |
Cité dans 3
articles (10%) |
|
Eleanor Rosch |
Citée dans 3
articles (10%) |
Tableau 3: Auteurs
les plus cités dans Chesterman et coll. 2000
Notons que le premier auteur "inter-disciplinaire", Eleanor
Rosch, psychologue cogniticienne, est cité dans trois
articles seulement.
L'image qui se dégage de ce tableau
est donc celle d'une certaine variété dans les sources citées, plutôt que
l'existence de quelques "maîtres à penser" ou travaux de référence.
Cette constatation paraît naturelle, si l'on pense que dans le volume collectif
dépouillé se trouvent représentés différents sous-domaines traductologiques,
8 si l'on adopte le découpage des directeurs du volume (analyse conceptuelle,
facteurs situationnels, sociologiques et politiques, aspects psychologiques et
cognitifs, "effets de la traduction", traduction assistée par
ordinateur, "types de textes", concepts culturels, histoire de la
traduction). Avec entre 4 et 6 articles par groupe, il n'est pas étonnant que
l'on n'ait pas pu dégager avec plus de précision les profils les plus
marquants. Pour y arriver, il faut soit élargir l'échantillon très sensiblement
(concrètement, en multiplier la taille par un coefficient qui pourrait être de
3, 4 ou davantage), soit, avec des échantillons d'une taille similaire, se
pencher sur des sous-domaines traductologiques tels
que l'étude des normes de traduction, du processus de traduction, de la
qualité, des facteurs psychologiques, de la formation, des différences entre
"novices" et "experts", etc., en séparant éventuellement la
traduction de l'interprétation.
4.
L'interdisciplinarité vue par l'analyse de citations: Snell-Hornby et coll. 1994
Dans
une deuxième étape de la présente étude, un autre volume collectif, Snell-Hornby et coll. 1994, actes d'une conférence qui, en
1992, fut le précurseur des congrès de l'EST, a été choisi pour élargir
l'échantillon et pour examiner l'évolution des citations pendant les six années
écoulées entre les deux réunions.
Ce deuxième volume contient 44
articles, dont 9 sur l'interprétation de conférence. La proportion des études
empiriques y est de 6/44, soit 14%, c'est-à-dire moins
de la moitié de la proportion observée dans Chesterman
et coll. 2000. Notons par ailleurs que 2
de ces études empiriques relevaient de l'interprétation, et que pour la
traduction, la proportion n'était donc que de 9%. La différence entre les deux
périodes représente-t-elle une évolution vers davantage de recherche empirique
en traductologie, ou reflète-t-elle les aléas de l'échantillonnage ? Seules des
études plus vastes permettront de répondre à la question.
Snell-Hornby
et al. 1994 comporte 517 citations au total, et 472 si l'on élimine toutes celles
où un auteur se cite lui-même, y compris quand il cite un texte dont il n'est
que co-auteur. On note au passage que les auto-citations représentent 49/521,
soit un peu plus de 9% des citations.
4.1 Domaines
d'interdisciplinarité
Dans
l'ensemble, le tableau pour 1992 ne se démarque pas énormément du tableau pour
1998. De nombreux articles citent des auteurs appartenant à d'autres
disciplines, notamment la linguistique, la littérature, la psychologie et la
philosophie, et deux disciplines ou davantage sont souvent évoquées dans un
même article. Remarquons aussi que si la psychologie est présente en deuxième
place après la linguistique, la chose est due à sa sur-représentativité dans le
sous-groupe des 9 articles sur l'interprétation, car elle est évoquée dans 67%
de ces articles. La psychologie se classe donc comme une discipline
prédominante pour les interprètes de conférence (la chose ne s'applique pas
nécessairement à d'autres types d'interprétation), alors que parmi les
chercheurs en traduction, elle reprend une place plus modeste, à peu près au
même rang que la littérature.
|
Linguistique |
24 articles (58%) |
|
Psychologie |
12 articles (dont 6
sur l'interprétation) (29%) |
|
Littérature |
6 articles (14,5%) |
|
Philosophie |
5 articles (12%) |
Tableau 4: Disciplines
le plus fréquemment citées dans Snell-Hornby et coll.
2000
4.2 Types de citation
Dans
ce deuxième ouvrage, le classement des citations s'est avéré plus difficile que
dans le premier, avec bien plus souvent des références sans un contexte qui permette
de les identifier comme parlant d'une analyse, une théorie, une étude, une
opinion, etc. Les 23 citations de résultats CITRES, soit 4,4% du total, sont
très peu nombreuses. Toutefois, dans le domaine de l'interprétation, elles se
chiffrent à 15, sur un total de 143, soit un peu plus de 10%, et se trouvent
dans 3 articles sur 9, soit un tiers des articles. Quant aux citations sur les
méthodes CITMETH, elles sont au nombre de 14 au total, soit moins de 3%,
réparties sur 3 articles dont 2 articles sur l'interprétation.
Dans l'ensemble, les résultats de
l'étude des types de citation dans ce deuxième ouvrage sont semblables à ceux
de l'étude du premier en ce qui concerne la faible utilisation de résultats
d'études antérieures, avec une certaine différence toutefois entre la
traduction et l'interprétation, où la plus grande proportion d'études
empiriques est accompagnée d'une plus grande utilisation de citations de
résultats et de méthodes que dans les articles sur la traduction écrite.
4.3 Auteurs cités
Dans
les 41 articles, quelque 400 auteurs sont cités. Si l'on élimine les
auto-citations, les auteurs le plus souvent cités sont les suivants:
|
Mary Snell-Hornby |
12 articles (29%)
- 7e, avec 13%, dans Chest. et coll. 2000 |
|
Hans Vermeer |
10 articles (24%) -
absent du tableau de Chest. et coll. 2000 |
|
Katarina Reiss |
7 articles (17%) -
6e, avec 13%, dans Chest. et coll. 2000 |
|
Justa Holz-Mänttäri |
6 articles (15%) -
absente du tableau de Chest. et coll. 2000 |
|
Hildegund Bühler, Ingrid Kurz, Gideon Toury |
5 articles (12%) - Toury seulement figure dans Chest.
et coll. 2000, en 2ème position, avec 16% |
Tableau 5: Auteurs
les plus cités dans Snell-Hornby et coll. 1994
On observe dans ce volume une plus
grande concentration des personnalités les plus citées que dans Chesterman et coll. 2000, notamment avec Mary Snell-Hornby, citée quasiment dans un article sur 3, et
Hans Vermeer, cité quasiment dans un article sur 4. Dans Chesterman
et coll. 2000, aucun auteur n'atteint ces chiffres.
Parmi les auteurs les plus cités dans
les deux volumes, qui semblent donc avoir marqué la communauté traductologique au cours des années 90, on retrouve par
ordre alphabétique Katarina Reiss,
Mary Snell-Hornby, Gideon Toury et Hans Vermeer. Tous les 4 sont essentiellement des
théoriciens, et trois sur quatre (Toury étant
l'exception) vivent en Europe germanophone (M. Snell-Hornby
est anglaise, mais enseigne à Vienne, en Autriche).
On constate d'ailleurs que dans le
tableau de Snell-Hornby et coll. 1994, 6 des 7
auteurs les plus cités sont germanophones. Dans le tableau de Chesterman et coll. 2000, parmi les 7 premiers auteurs, 3
seulement sont germanophones; ce sont d'ailleurs les seuls au tableau, qui
compte 11 auteurs. Est-ce à dire que les personnalités germanophones ont perdu
de leur influence entre les deux conférences ? La chose n'est pas impossible,
mais d'autres explications ne sont pas exclues. En effet, la conférence de 1992
s'est tenue à Vienne, dans un lieu géographique d'accès facile aux
germanophones, dont les articles représentent 23 sur les 44 articles du volume
des actes, soit 52%. La conférence de 1998 s'est tenue à Grenade, ville plus
lointaine pour les germanophones, dont les articles ne représentent plus que 4
articles sur 32, soit 12,5% du volume des actes. Cette différence entre les
deux tableaux pourrait donc être attribuée dans une mesure qui reste à évaluer
non pas à une évolution dans le temps, mais à des facteurs géographiques,
linguistiques ou sociologiques. Il est d'ailleurs intéressant de se pencher sur
la "popularité" remarquable de Mary Snell-Hornby
dans les citations de 1992, dans les actes d'un colloque organisé par elle, à
un moment où elle était à la tête de l'école de traduction et d'interprétation
de Vienne, et où elle réunissait des traductologues
pour fonder
5. L'inter-disciplinarité interne
Les
résultats de l'analyse de citations réalisée ici permettent d'élargir quelque
peu le débat au-delà de la position respective des auteurs individuels vers des
"sous-disciplines" et leurs relations, puis vers
l'interdisciplinarité. En effet, l'interprétation, qui est représentée dans Snell-Hornby et coll. 1994 à travers 9 articles, est une
sous-discipline de la traductologie, mais elle peut aussi être considérée comme
une discipline distincte de la recherche sur la traduction écrite (comme
l'expliquent notamment Pöchhacker et Shlesinger dans l'introduction à leur Interpreting Studies Reader (2000)).
On peut donc, à titre d'analyse-pilote, examiner de
près les relations de citation entre la recherche sur la traduction
(traductologie de l'écrit) et la recherche sur l'interprétation (traductologie
de l'oral) dans ce volume.
On constate alors que si plus de la
moitié (5 sur 9) des auteurs d'articles sur l'interprétation citent des auteurs
traductologues de l'écrit, pas un seul nom d'auteur
spécialisé dans l'interprétation ne figure dans les 32 autres articles du
volume. Un déséquilibre analogue se retrouve probablement dans les relations
entre les traductologues de tous types (que ce soit
en traduction écrite ou en interprétation) et les auteurs appartenant à
d'autres disciplines, en ce sens que les traductologues
citent ces auteurs mais ne sont quasiment jamais cités par eux (cette
évaluation repose sur des sondages occasionnels et aléatoires dans les articles
et livres de psychologie, de linguistique et de philosophie que je lis, mais
demande à être vérifiée de manière systématique). La seule exception semble
être celle des "traductologues immigrés",
chercheurs issus de disciplines voisines qui choisissent de s'investir dans la
recherche traductologique et qui citent des traductologues dans leurs travaux (David Gerver, Franco Fabbro, Sylvie
Lambert, Sarah Williams, en sont des exemples). Enfin, on notera que dans la
section sur l'interprétation dans Snell-Hornby et
coll.1994, les citations relevant de la linguistique et de la psychologie se
retrouvent dans 6 articles (66,6%) pour chacune des deux disciplines, et la
neurophysiologie se retrouve dans 2 articles (22,2%). On constate donc une plus
grande concentration dans l'interdisciplinarité chez les chercheurs en
interprétation de conférence que chez les traductologues
dans leur ensemble, ainsi qu'une position privilégiée de la psychologie.
L'interdisciplinarité dans la recherche sur l'interprétation de conférence
semble sensiblement différente de l'interdisciplinarité dans la traductologie
dans son ensemble.
Dans ces conditions, on peut
peut-être parler à propos de traductologie de disciplines et sous-disciplines
"fortes" et de disciplines et sous-disciplines "faibles",
les entités "fortes" servant de références aux entités
"faibles", le temps que celles-ci puissent acquérir une plus grande
indépendance, notamment à travers une certaine masse de travaux et une plus
grande spécialisation, qui renforcera les références internes. Dans le cadre
d'une telle théorie, le nombre insignifiant de citations de linguistes et
psychologues dans les écrits de D. Seleskovitch
pourrait correspondre à une volonté délibérée de sa part de revendiquer un
statut d'indépendance et de force pour la recherche sur l'interprétation
envers, voire contre la linguistique et la psychologie.
6. Conclusion
A
l'issue de cet examen du corpus, on peut tirer quelques conclusions provisoires
sur l'utilité de l'analyse des citations comme outil dans l'investigation de
l'activité traductologique, notamment en ce qui
concerne l'interdisciplinarité.
Premièrement,
il apparaît qu'étant donné le large spectre de centres d'intérêts en
traductologie (littérature, théâtre, philosophie, sociologie, psychologie,
neurophysiologie, enseignement et apprentissage, interprétation, langues de
spécialité, pratiques professionnelles, histoire, aspects juridiques,
lexicologie et terminologie, etc.), la variabilité dans les citations est
grande, et des échantillons de quelques dizaines d'articles et quelques
centaines de citations ne suffisent pas toujours à mettre en évidence des
tendances précises. Il apparaît aussi que la formulation des citations dans les
articles est souvent vague, et qu'il est donc parfois difficile de les classer,
par exemple comme évoquant une analyse, une opinion, se référant à des faits, à
des conclusions, à une étude, etc. Une analyse de catégorisation
"négative" est souvent bien plus facile, en ce sens que si l'on ne
sait pas comment classer une citation, il est souvent clair qu'elle ne
constitue pas une citation d'opinion, de résultat, de méthode, de terminologie,
etc. C'est ainsi que le diagnostic de la faible fréquence des citations de
résultat et de méthode a pu être faite sans grandes incertitudes. La présence
d'importations interdisciplinaires a pu elle aussi être détectée clairement, de
même que des déséquilibres entre l'importation et l'exportation entre la
recherche sur l'interprétation et la recherche sur la traduction, avec des
possibilités de quantification. Pour peu que l'on prenne en compte les éléments
qualitatifs pertinents dans l'interprétation des résultats quantitatifs,
l'analyse des citations semble donc d'une utilité potentielle non négligeable
dans l'étude de la traductologie.
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